enri : Comment expliquer cette flambée des prix du baril de pétrole ?
Jean-François Gruson : Pour expliquer la flambée des produits pétroliers que les gens constatent à la pompe : la première raison est la montée observée depuis maintenant près de deux à trois ans, régulière et progressive, du prix du pétrole brut, de 25 dollars le baril fin 2002 à plus de 60 aujourd'hui. Pourquoi cette montée ? La première explication, c'est la forte croissance de la demande pétrolière mondiale, particulièrement en Chine, dans les pays en développement, mais aussi aux Etats-Unis, qui s'est révélée plus forte que prévu. La seconde explication, c'est la faible croissance dans le même temps des capacités de production de pétrole brut dans le monde. On avait donc des excédents de capacité essentiellement en Arabie saoudite, qui se sont très fortement réduits et qui ont entraîné cette croissance continue du prix du pétrole.
France : Existe-t-il un risque de pénurie du diesel ?
Jean-François Gruson : Aujourd'hui, il n'y a pas de risque de pénurie de carburant diesel. Ce que l'on observe en Europe, c'est que la forte croissance de la consommation de gasoil, qui est due pour partie à la diéselisation du parc automobile, pour partie au développement du transport routier de marchandises, fait que les prix du gasoil hors taxes sont aujourd'hui au même niveau que les prix de l'essence.
Lou : Les pays interviennent-ils face à ce fléau ? Des plans d'économie d'énergie sont-ils mis en place ?
Jean-François Gruson : Sur ce point, les situations sont très différentes d'une région du monde à l'autre. Les solutions alternatives à court terme sont toutefois réduites. Les possibilités sont essentiellement en premier lieu des actions sur la réduction de la consommation, aussi bien chez les particuliers que dans l'industrie, c'est la mise en place de programmes visant à développer les biocarburants, c'est enfin une incitation à développer des technologies plus économes en énergie. On peut citer à titre d'exemple les véhicules hybrides, mais aussi, à plus long terme, de nouvelles technologies dans le bâtiment ou une modification de l'organisation de la logistique des transports de marchandises. Mais ces solutions sont du long terme. L'autre approche possible, mais qui n'est pas du ressort directement des pouvoirs publics des pays consommateurs, c'est aussi d'accroître les investissements dans les pays producteurs pour redonner des surplus de capacités de production de pétrole brut. Mais le délai de réalisation de ces investissements est de l'ordre de deux à cinq ans.
LES BIOCARBURANTS : "PREMIÈRES ÉNERGIES ALTERNATIVES" DANS LE DOMAINE DES TRANSPORTS
Henri : Quels sont les différents types d'énergies alternatives ?
Jean-François Gruson : Dans le domaine des transports, qui est le secteur le plus important dans nos pays, les premières énergies alternatives sont les biocarburants : éthanol pour l'essence ; biodiesel ou ester d'huile végétale pour les moteurs diesel, qui sont les solutions les plus avancées. Mais le problème principal concernant ces solutions est la limitation des ressources, sauf à modifier profondément la répartition des usages des terres agricoles entre la vocation alimentaire et la vocation énergétique. Des recherches sont aussi en cours pour élargir cette ressource par l'utilisation des matières lignocellulosiques comme le bois ou les déchets de bois, ou la paille, pour fabriquer des carburants. Les autres options envisagées sont les moteurs à gaz naturel, qui sont déjà bien diffusés dans le secteur des transports urbains. Enfin, les solutions plus lointaines, même s'il existe aujourd'hui des véhicules en démonstration, c'est la voiture électrique, avec deux grandes options : soit tout électrique avec l'utilisation des batteries pour stocker l'électricité à bord du véhicule, soit la voiture à pile à combustible utilisant de l'hydrogène comme vecteur pour stocker et produire l'électricité. Ces deux dernières solutions sont encore loin d'une commercialisation généralisée.
Franck : Pourquoi attend-on de développer les biocarburants ? Des pays comme le Brésil le font depuis des années !
Jean-François Gruson : La France n'a pas attendu les résultats du Brésil pour développer les biocarburants. Dès 1979, il y avait eu un plan "carburol" qui visait à développer une filière biocarburant en France. Il est vrai qu'à partir de 1986, la forte chute des prix pétroliers a stoppé une bonne partie de ces travaux, y compris au Brésil. C'est donc seulement depuis quelques années que de nouveaux projets ont vu le jour, avec un soutien fiscal de l'Etat, principalement sur le biodiesel, qui apparaissait comme un nouveau produit bien en ligne avec la croissance de la demande de gasoil. Il existe également une directive européenne qui incite les pays membres de l'Union à s'assurer que 5,75 % des besoins énergétiques en carburants seront d'origine biomasse en 2010.
Rouchon : Sur la base de la consommation mondiale actuelle, à combien se situent les réserves mondiales de pétrole ? Avons-nous atteint le pic ?
Jean-François Gruson : C'est une question difficile. Aujourd'hui, il existe plusieurs évaluations différentes sur le sujet. L'école des pessimistes pense que le pic de production de pétrole brut dans le monde se situera aux alentours de 2015. D'autres experts, dont fait partie l'IFP, pensent que le recours aux technologies de récupération assistée, aux technologies qui permettront de mieux visualiser les réservoirs où sont piégés les hydrocarbures, les technologies qui permettront de mettre en valeur les réserves non conventionnelles, comme les huiles extra-lourdes du Venezuela, ou les sables asphaltiques du Canada, devraient permettre de repousser ce pic de plusieurs années. Il n'en demeure pas moins que le pétrole est une matière première finie et que l'époque d'un pétrole pas cher et très abondant est probablement derrière nous.
DES ÉNERGIES ALTERNATIVES "SOUVENT CHER À PRODUIRE"
Lou : Quelle part donner aux énergies alternatives ?
Jean-François Gruson : La question serait plutôt : quelle part pourraient prendre les énergies alternatives. Le premier enjeu est de réduire les coûts de ces énergies alternatives, qui restent encore trop souvent cher à produire. Il faut ensuite mettre en place l'ensemble des logistiques pour permettre leur déploiement. Je pense par exemple à une généralisation de l'électricité pour le transport ou la mise en place de réseaux de distribution d'hydrogène pour alimenter les véhicules à pile à combustible. On voit toute la difficulté de la tâche. Ce qui fait qu'aujourd'hui, il est encore difficile de pouvoir donner une estimation fiable sur cette part. On peut toutefois noter que, dès aujourd'hui, l'hydraulique dans la production d'électricité, ou la biomasse utilisée comme combustible, ne sont pas négligeables dans le bilan énergétique mondial. Un dernier point : dans le cas de la production d'électricité, l'éolien apparaît comme une des ressources alternatives relativement compétitives, mais pose encore des problèmes d'acceptation sociale pour construire ces éoliennes, ainsi que des problèmes d'intégration au réseau, dans la mesure où c'est une énergie intermittente.