Un article très intéressant

Extrait du Monde 15 septembre 2005

L'intégralité du débat avec Jean-François Gruson, directeur adjoint aux
affaires économiques à l'Institut français du pétrole (IFP), lundi 22 août 2005







 

Henri : Comment expliquer cette flambée des prix du baril de pétrole ?

 

Jean-François Gruson : Pour expliquer la flambée des produits pétroliers que les gens constatent à la pompe : la première raison est la montée observée depuis maintenant près de deux à trois ans, régulière et progressive, du prix du pétrole brut, de 25 dollars le baril fin 2002 à plus de 60 aujourd'hui. Pourquoi cette montée ? La première explication, c'est la forte croissance de la demande pétrolière mondiale, particulièrement en Chine, dans les pays en développement, mais aussi aux Etats-Unis, qui s'est révélée plus forte que prévu. La seconde explication, c'est la faible croissance dans le même temps des capacités de production de pétrole brut dans le monde. On avait donc des excédents de capacité essentiellement en Arabie saoudite, qui se sont très fortement réduits et qui ont entraîné cette croissance continue du prix du pétrole.


France : Existe-t-il un risque de pénurie du diesel ?

Jean-François Gruson : Aujourd'hui, il n'y a pas de risque de pénurie de carburant diesel. Ce que l'on observe en Europe, c'est que la forte croissance de la consommation de gasoil, qui est due pour partie à la diéselisation du parc automobile, pour partie au développement du transport routier de marchandises, fait que les prix du gasoil hors taxes sont aujourd'hui au même niveau que les prix de l'essence.

Lou : Les pays interviennent-ils face à ce fléau ? Des plans d'économie d'énergie sont-ils mis en place ?

Jean-François Gruson : Sur ce point, les situations sont très différentes d'une région du monde à l'autre. Les solutions alternatives à court terme sont toutefois réduites. Les possibilités sont essentiellement en premier lieu des actions sur la réduction de la consommation, aussi bien chez les particuliers que dans l'industrie, c'est la mise en place de programmes visant à développer les biocarburants, c'est enfin une incitation à développer des technologies plus économes en énergie. On peut citer à titre d'exemple les véhicules hybrides, mais aussi, à plus long terme, de nouvelles technologies dans le bâtiment ou une modification de l'organisation de la logistique des transports de marchandises. Mais ces solutions sont du long terme. L'autre approche possible, mais qui n'est pas du ressort directement des pouvoirs publics des pays consommateurs, c'est aussi d'accroître les investissements dans les pays producteurs pour redonner des surplus de capacités de production de pétrole brut. Mais le délai de réalisation de ces investissements est de l'ordre de deux à cinq ans.

LES BIOCARBURANTS : "PREMIÈRES ÉNERGIES ALTERNATIVES" DANS LE DOMAINE DES TRANSPORTS

Henri : Quels sont les différents types d'énergies alternatives ?

Jean-François Gruson : Dans le domaine des transports, qui est le secteur le plus important dans nos pays, les premières énergies alternatives sont les biocarburants : éthanol pour l'essence ; biodiesel ou ester d'huile végétale pour les moteurs diesel, qui sont les solutions les plus avancées. Mais le problème principal concernant ces solutions est la limitation des ressources, sauf à modifier profondément la répartition des usages des terres agricoles entre la vocation alimentaire et la vocation énergétique. Des recherches sont aussi en cours pour élargir cette ressource par l'utilisation des matières lignocellulosiques comme le bois ou les déchets de bois, ou la paille, pour fabriquer des carburants. Les autres options envisagées sont les moteurs à gaz naturel, qui sont déjà bien diffusés dans le secteur des transports urbains. Enfin, les solutions plus lointaines, même s'il existe aujourd'hui des véhicules en démonstration, c'est la voiture électrique, avec deux grandes options : soit tout électrique avec l'utilisation des batteries pour stocker l'électricité à bord du véhicule, soit la voiture à pile à combustible utilisant de l'hydrogène comme vecteur pour stocker et produire l'électricité. Ces deux dernières solutions sont encore loin d'une commercialisation généralisée.

Franck : Pourquoi attend-on de développer les biocarburants ? Des pays comme le Brésil le font depuis des années !

Jean-François Gruson : La France n'a pas attendu les résultats du Brésil pour développer les biocarburants. Dès 1979, il y avait eu un plan "carburol" qui visait à développer une filière biocarburant en France. Il est vrai qu'à partir de 1986, la forte chute des prix pétroliers a stoppé une bonne partie de ces travaux, y compris au Brésil. C'est donc seulement depuis quelques années que de nouveaux projets ont vu le jour, avec un soutien fiscal de l'Etat, principalement sur le biodiesel, qui apparaissait comme un nouveau produit bien en ligne avec la croissance de la demande de gasoil. Il existe également une directive européenne qui incite les pays membres de l'Union à s'assurer que 5,75 % des besoins énergétiques en carburants seront d'origine biomasse en 2010.

Rouchon : Sur la base de la consommation mondiale actuelle, à combien se situent les réserves mondiales de pétrole ? Avons-nous atteint le pic ?

Jean-François Gruson : C'est une question difficile. Aujourd'hui, il existe plusieurs évaluations différentes sur le sujet. L'école des pessimistes pense que le pic de production de pétrole brut dans le monde se situera aux alentours de 2015. D'autres experts, dont fait partie l'IFP, pensent que le recours aux technologies de récupération assistée, aux technologies qui permettront de mieux visualiser les réservoirs où sont piégés les hydrocarbures, les technologies qui permettront de mettre en valeur les réserves non conventionnelles, comme les huiles extra-lourdes du Venezuela, ou les sables asphaltiques du Canada, devraient permettre de repousser ce pic de plusieurs années. Il n'en demeure pas moins que le pétrole est une matière première finie et que l'époque d'un pétrole pas cher et très abondant est probablement derrière nous.

DES ÉNERGIES ALTERNATIVES "SOUVENT CHER À PRODUIRE"

Lou : Quelle part donner aux énergies alternatives ?

Jean-François Gruson : La question serait plutôt : quelle part pourraient prendre les énergies alternatives. Le premier enjeu est de réduire les coûts de ces énergies alternatives, qui restent encore trop souvent cher à produire. Il faut ensuite mettre en place l'ensemble des logistiques pour permettre leur déploiement. Je pense par exemple à une généralisation de l'électricité pour le transport ou la mise en place de réseaux de distribution d'hydrogène pour alimenter les véhicules à pile à combustible. On voit toute la difficulté de la tâche. Ce qui fait qu'aujourd'hui, il est encore difficile de pouvoir donner une estimation fiable sur cette part. On peut toutefois noter que, dès aujourd'hui, l'hydraulique dans la production d'électricité, ou la biomasse utilisée comme combustible, ne sont pas négligeables dans le bilan énergétique mondial. Un dernier point : dans le cas de la production d'électricité, l'éolien apparaît comme une des ressources alternatives relativement compétitives, mais pose encore des problèmes d'acceptation sociale pour construire ces éoliennes, ainsi que des problèmes d'intégration au réseau, dans la mesure où c'est une énergie intermittente.

Olivier : Quelle énergie renouvelable présente à ce jour une viabilité économique qui lui permettrait de remplacer en partie le pétrole ?

Jean-François Gruson : Pour reprendre ce que j'ai dit précédemment, l'énergie alternative aujourd'hui la plus compétitive mais qui est déjà fortement développée, c'est l'hydraulique. La seconde, c'est la biomasse lignocellulosique aujourd'hui utilisée le plus souvent dans les pays en voie de développement comme combustible, avec toutefois les problèmes graves liés à la déforestation. L'éolien, pour la production d'électricité, est également assez proche d'un seuil de compétitivité. Pour les biocarburants, il n'y a pas que les prix du pétrole brut qui doivent être élevés, mais il faut également que les cours des matières premières (blé, maïs, huile de colza) ne connaissent pas eux-mêmes des hausses importantes comme cela a pu être le cas récemment pour les huiles végétales. On considère donc aujourd'hui que les biocarburants, même avec un prix du brut à près de 60 dollars le baril, ont encore besoin en Europe d'un soutien des pouvoirs publics, soit par le moyen d'une détaxation, ce qui est le cas aujourd'hui, soit par des moyens plus délicats comme une obligation d'incorporation en mélange dans les carburants pétroliers. Cette dernière solution est évidemment très controversée entre l'industrie pétrolière et les filières biocarburants. Les autres énergie alternatives (photovoltaïque, pile à combustible et hydrogène) sont encore loin d'offrir une compétitivité par rapport aux énergies traditionnelles.


Un pseudo : En ce qui concerne le transport aérien, il n'existe pas d'énergie alternative. Est-ce que l'on peut imaginer un système de priorité pour un usage privilégié du carburant dans ce secteur ?

Jean-François Gruson : Il est vrai que le transport aérien, qui utilise une fraction de la coupe pétrolière qui s'appelle le kérosène, est le secteur pour lequel il apparaît le plus difficile de trouver une solution alternative. Il est clair qu'à terme, quelles qu'en soient les modalités, soit par le simple jeu du marché et par les prix ou par des systèmes normatifs ou d'autres procédures encore, se mettra en place un usage, une organisation de l'utilisation du pétrole brut plus soucieuse de la rareté future de ce carburant. On peut en effet penser que le transport aérien sera probablement un des derniers secteurs qui continueront à utiliser largement le pétrole.

Kitano : Les compagnies pétrolières n'ont-elles pas intérêt à garder leur prépondérance dans la fourniture d'énergie et à ne pas se lancer dans d'autres types d'énergies substituables ?

Jean-François Gruson : Les compagnies pétrolières sont aujourd'hui également des compagnies gazières, et souvent de raffinage pour les plus grandes compagnies internationales. C'est vraiment leur cœur de métier, et c'est aujourd'hui dans cette activité qu'elles dégagent leurs bénéfices. Un point de précision : ces grandes compagnies ne contrôlent aujourd'hui qu'à peine 15 % des réserves de pétrole brut mondiales. En effet, la plupart des réserves pétrolières sont aujourd'hui sous le contrôle de compagnies nationales. Pour citer certains pays : PDVSA au Venezuela, Aramco en Arabie saoudite. La Russie est un cas assez complexe, mais on peut considérer que les grandes compagnies sont encore sous le contrôle plus ou moins direct du gouvernement russe. On voit donc que l'enjeu des énergies alternatives ne concerne pas uniquement les grandes compagnies pétrolières privées. Il convient d'ajouter que, malgré tout, ces grandes compagnies sont également présentes dans le secteur des énergies alternatives. Pas de manière exhaustive, mais Total a des activités dans l'éolien, BP a pas mal investi dans le secteur du photovoltaïque, pour ne citer que ces deux compagnies. On peut donc dire que les compagnies pétrolières, dans la mesure où elles ne sont pas assurées à long terme de renouveler leurs réserves en pétrole ou en gaz naturel, n'ont pas intérêt à se désintéresser complètement des autres sources d'énergie, même si aujourd'hui la part de ces énergies reste marginale dans leur activité. Contradiction à surmonter pour nos pays : dans le cadre du protocole de Kyoto et du problème du réchauffement climatique, c'est la volonté affichée de réduire nos émissions de CO2, et donc de mettre en place à la fois des énergies alternatives non émettrices de CO2, de privilégier les technologies économes en énergie, d'inciter à des comportements économes en énergie, et dans ce cadre-là, on peut dire que la hausse des prix du brut est un élément favorable et positif. C'est également un indicateur pour le comportement des consommateurs. Et, d'autre part, la volonté de limiter l'impact sur l'activité économique, sur la consommation des ménages, de prix élevés de l'énergie. Il est quasiment sûr que des prix élevés de l'énergie - pas uniquement du pétrole - seront nécessaires si l'on veut voir se développer toutes les technologies et solutions permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

 

 


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